- Celle qui t'aimait, Bernard Lescure

- Itinéraire d'un enfant du Rock, Thierry Kübler et Belkacem Bahlouli

- Pleins Feux, Catherine Jajolet

- Si c'était à refaire

- Le retour de Capdevielle, Nathalie Delamare

- Numa Bénésech questionne Capdevielle

- J'aurais pu mener une vie de milliardaire (Ici Paris, mai 2001)

- L'île secrète (sept. 2001)

Itinéraire d’un enfant du Rock
Thierry Kubler et Belkacem Bahlouli

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Avec « Vue sur cour », Capdevielle renoue avec le rock. 1980-1990, itinéraire tourmenté d’un enfant du rock, héritier de la peinture, du cinéma et de l’écriture… Capdevielle a la gueule qu’auraient les personnages de Brautigan ou Le Roi Jones si ces deux-là nous avaient fait la bonne grâce de vivre la fin des années 80. La bouche un peu tordue par un humour gouailleur, l’œil un peu allumé par un recul ironique, Jean-Patrick a la gueule qu’il mérite puisqu’il a dépassé de cinq ans la quarantaine.

            Et une véritable habitude de venir chercher l’interlocuteur dans les yeux, en le fixant bien, en le prenant dans les siens, comme tout homme qui aime les rencontres. Celle-là avait lieu à la Coupole, un ancien troquet chargé d’une partie de la culture des années 50 et que Flo transforme allègrement en restaurant d’aéroport.
            Quand ils ne sanglotent pas, les soleils sont blêmes, délavés, astres fatigués, las d’eux-mêmes et de ceux qui les regardent. Quelque part, pelotonné en chien de fusil sur sa mélancolie avec laquelle il a bataillé toute la nuit – grands coups de pétards à amorce de rhum contre souvenirs croissants et rêves brisés – un homme regarde passer un bateau bourré. Quelque part, le matin qui se lève le marque de sa buée, effondré dans son sommeil et dans la rouille des docks. Dans le port de Barcelone ou d’Amsterdam, au bout du quai, déjeté sur des cordages, « les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer ».
            Entre Corto Maltese et l’illuminé de Charleville-Mézières, il règne une atmosphère envoûtante dans certaines chansons de Capdevielle. Entre les deux murs d’une impasse, ses personnages rebondissent dans une étrange chorégraphie, avec des sourires d’anges pervertis. Le long des quais de la civilisation, dans les décharges odorantes, ils ont la beauté des mômes qui sont perdus lucidement. Les miroirs de la télévision, la vitrine de la radio, la glace des journaux ne renvoie plus qu’une image d’une normalité encore plus désespérante. Comme une destinée perdue, Rita ou des carillons, un archange ou une gitane, passent, alors que le paumé qui les a reconnus aboie son blues. Mains soignées, très soignées dans le prolongement d’épaules discrètement larges (ne confondons pas l’ermite d’Ibiza et le grand fauve de Saint-Etienne), Capdevielle s’explique sur la mythologie de ses chansons : « Il faut plus détruire le soft actuel que le hardware. Le hardware, je n’ai rien contre, c’est même ce que j’utilise dans mon métier. Ce que j’apprécie moins, et je ne suis pas le seul, c’est la façon dont une majorité de personnes s’en servent. Ce sont probablement des banalités, mais lorsque l’on voit les analyses et les programmes qui nous sont actuellement proposés, je me dis que ces schémas éculés ne fonctionnent plus pour beaucoup, et ce que je mets en musique, ce sont les réactions à cet état des choses ». Sur ces réactions à cet état des choses ». Sur ces réactions qui pourraient dessiner une certaine carte de la marginalité, mi-zone, mi-bohème des années 80, Capdevielle est très clair : « J’y ai peut-être cru au début de ma carrière, mais je ne crois plus du tout aux rédemptions négatives. De même pour l’anti-héros comme héros ou pour une quelconque victoire dans la défaite… Je ne suis pas un garçon romantique... », (sourire, les dents pleines d’humour). C’est vrai ? « Je peux être romantique, mais je n’apprécie pas le romantisme que je vois s’exercer autour de moi, j’aime le romantisme comme souffle, comme élan, à condition qu’il cohabite avec un certain cynisme ». Romantisme et cynisme, les deux ingrédients essentiels des dandys. Comme eux, Capdevielle se promène dans la vie et dans le siècle avec élégance. Trois ans de médecine et de droit, journaliste-photographe à Actuel, secrétaire de rédaction chez Filipacchi (« Lui » : « Salut les copains ») l’ami du Clapton des années Cream a aussi été l’attaché de presse de Gong, pour ne parler que des jeunes années. Electriquement remplis pour celui qui se rêvait peintre…
            « Lorsque j’avais dix-sept, je suis allé voir un galeriste qui aimait ma peinture et qui a voulu me faire signer. Il m’a demandé : « Etes-vous prêt à crever de faim pendant quinze ans ? », et j’ai dit que non… ». N’empêche, Capdevielle  continue à peindre, et ce mode d’expression lui est le « plus naturel » » « Donnez-moi un papier, et je vais me mettre à peindre, donnez-moi un clavier, je vais le regarder un quart d’heure, et je vais me mettre à composer, donne-moi une machine à écrire, je vais la regarder une demi-heure avant de me mettre à écrire. Peut-être que mon degré de paresse est de zéro s’il s’agit de peindre, un peu plus grand pour composer, et encore plus grand s’il faut écrire ».
            Paris-Londres, New-York, Ibiza : au gré de ses ballades, au vent de ses  métiers, Capdevielle passe. En agaçant beaucoup. Son premier disque « dans lequel je n’avais fait aucune concession, pour lequel j’allais à contre-courant de ce qui se faisait alors » lui fait connaître un succès immédiat : 450 000 exemplaires vendus, sacré album de platine, un second album qui marche aussi fort, les étoiles aussi filantes sont mal vues dans le star-system. Surtout, Capdevielle ne renie pas ses sources, de Springsteen à Dylan, et l’on est vite épinglé par les gardiens du temple lorsque l’on touche à ces églises. Une nouvelle maladie est alors découverte, qui frappe le rock français : le Capdeviellisme. Le moins que l’on puisse dire, à compter du quatrième album, c’est que la critique ne suit pas vraiment…
            Ajoutés à des problèmes de production, les disques suivants signent une certaine éclipse. Elle affecte peu Capdevielle, il est déjà ailleurs. Acteur pour FR3 dans « le mausolée su sable », présentateur sur FR3 avec l’émission Totemon (17% d’audience dès la première, et une démission à la troisième lorsque l’on veut lui imposer une programmation), producteur avec la société Cadrage de « Salaam bombay », « Ma légion », « Nuit blanche », producteur et réalisateur de ses propres clips, ce qui importe avant tout, c’est la transgression. « En cinéma, j’aime que l’on me surprenne, j’aime les choses différentes. De même, pour mon clip « Vue sur Cour », j’ai voulu une image qui joue avec des explosions de couleur, une sorte d’inversion de la course de Perkins, dans le procès d’Orson Welles. J’ai voulu que les parties sombres soient à la limite du surexposé, avec les parties de lumière devenues blanches. Il fallait sans cesse pousser la main au chef op… ».
Du rock à la production cinématographique, du clip à la peinture, quelle différence ? « La peinture est ce que je fais vraiment naturellement, elle me met véritablement dans des états de transe. La musique apporte des tas de joie,  quand vous trouvez une astuce rythmique ou de construction harmonique. En studio aussi il y a une espèce de transe quand vous entendez jouer la ligne de guitare que vous avez maladroitement transcrite, et que le guitariste la transcende. Pour l’écriture, il y a ce côté progressif du plaisir… ». Et pour la chanson, paroles et musique, « je fais de la musique avec des paroles dessus. Cela peut paraître curieux puisque je suis plus reconnu pour mes paroles que pour mes qualités de mélodiste… Bien qu’elles s’améliorent ! La musique vient prioritairement et une espèce de chant en yaourt me donnerait pratiquement toute satisfaction. Lorsque j’ai cela, se pose le problème d’écrire de paroles. Avec le genre de musique que j’essaie de faire, la syncope et l’accent tonique ne fonctionnent pas vraiment ensemble, puis vient le type de rime, quoi raconter, avec quels mots… ». Avec l’album « Vue sur cour », Jean-Patrick Capdevielle reprend sa guitare de pèlerin pour ballader le pinceau de se accords le long de nos histoires.


Le retour du chanteur qui tenta d’imposer un véritable rock français, avant de se prendre quelques larsens dans les pattes. Mise au point…

Quand avez-vous décidé de vivre de votre musique ?

Ma première tentative remonte aux années 60. A cette époque, je revenais des USA et je passais mon temps entre Paris et Londres où je fréquentais assidûment le Speak Easy en compagnie d’Eric Clapton. Dans ce bar, se retrouvait la crème des rockers anglais de l’époque. On y voyait Jimi Hendrix, Roger Daltrey, ainsi que des membres des Stones et des Beatles. Cependant, je n’ai pas profité de cette situation. A vingt ans, je suis allé voir le producteur de Jacques Dutronc muni d’une cassette où était enregistrée ma voix sur une chanson des Rolling Stones. Inutile de préciser l’insuccès de l’opération : à cette époque, faire du rock en France relevait de l’utopie.

« J’ai fait ce que les rock-critiques auraient fait s’ils avaient pu être chanteurs. Cela m’a rendu très gênant. »

Comment y êtes-vous parvenu alors ?
Il y a douze ans, j’avais réussi à mettre suffisamment d’argent de côté pour m’offrir une année sabbatique. J’avais donc décidé de la consacrer à ma passion : la peinture. Mon seul but était de peindre dix à douze heures par jour. Je me suis installé à Ibiza. Au début, c’était vraiment agréable, puis au bout de sept, huit mois, cette vie monacale commençait à devenir insupportable. De ce fait, j’ai sais ma guitare, et, en trois semaines, de façon spontanée, j’ai composé quatre chansons, alors que jamais auparavant l’envie de composer ne m’était venue. Je décidais alors de revenir en France. J’ai d’abord enregistré un 45 T pour un petit label qui a fini par disparaître. Enfin, en 1979, une « major » intéressée par mon travail, me proposa d’enregistrer un album. J’ai évidemment sauté sur l’occasion. Je me suis mis à composer sans arrêt ; mon travail s’est alors vu récompensé par un disque de platine.
Votre carrière venait d’être lancée… Comme quoi… Dans la foulée de ce premier album, j’en enregistrais un second qui, à nouveau, fut sacré disque de platine. Mais je ne voulais pas être étiqueté chanteur, c’est con un chanteur. Je préfère dire que je suis un auteur compositeur interprète.


C’est à ce moment que la critique a commencé à s’en prendre à vous ?
            La tension entre la critique et ma musique commençait à devenir très forte, effectivement. Je me suis vu accusé de Springsteenisme et de Dylanisme latents. Afin de justifier ces critiques acerbes, j’ai enregistré « Ennemi public ». La réaction fut claire, on m’a taxé de « pompeur », on a même écrit que je représentais une nouvelle maladie en France. Suite à ces réactions, parut un double album live « Dernier rappel » qui constitue en fait mon testament anti-rock critique.

Outre le Springsteenisme, il y avait autre chose qui motivait ces critiques ?

            Certainement. J’ai essayé de faire de la musique américaine en France, seulement, lorsque l’on fait du rock dans ce pays, ça devient très visible contrairement aux USA où cela se serait noyé dans la masse. Cela dit, j’ai pompé ce qu’il y avait de plus digne. De plus, je pense sincèrement que j’ai fait ce que ces rocks critiques auraient fait s’ils avaient eu la chance d’être chanteurs. J’étais par conséquent devenu gênant, je les avais devancés. Cependant, je ne suis pas assez indulgent pour les plaindre.

L’envie de jouer et de composer restaient encore très fortes malgré ces critiques ?

            Je ne dis pas que cela m’a stimulé mais j’ai décidé de répondre en musique, peut-être que cela a été une erreur de carrière ; je l’ignore. Mais je ne regrette rien. J’étais bien dans ma tête, c’était le principal.

Vous gardez de grands souvenirs des concerts de cette période ?

Non pas vraiment. D’ailleurs j’avais voulu arrêter ce métier à mon troisième concert lorsque j’ai compris que les gens recherchaient l’artificiel, le théâtre et non l’authenticité. Je ne voulais pas être un professionnel de la chanson, je me considérais comme quelqu’un qui chante, pas plus. Les effets de scène ne m’intéresaient pas et je refusais d’aller servir la soupe chaque soir à des milliers de personnes. Pour moi, chanter et jouer étaient un véritable plaisir, et je ne voulais pas transformer ce plaisir en corvée.

            « Avec Vue sur cour, je n’ai jamais été aussi loin. C’est le disque d’un groupe et c’est aussi le disque qui m’est le plus essentiel »

Après le double live, vous avez décidé d’abandonner la musique américaine ?

            Un peu, c’est vrai. Mais j’avais toujours envie de faire de la musique. Je me suis essayé un peu à la pop anglaise, mais mes talents de compositeur s’avéraient très restreints, ces disques ne marchèrent pas, et j’ai alors décidé de faire une pause à ma carrière de musicien pour me consacrer au cinéma et à la production.

Vous consacrant à l’image, comment vous est revenue l’idée de chanter ?

            Grâce à la rencontre de Romano Musumarra. Il m’a proposé d’écrire des textes pour une jeune chanteuse, puis, il m’a demandé si je ne voulais pas enregistrer un album avec lui. Ceci m’a beaucoup surpris, ne connaissant les talents de Romano que par l’intermédiaire de Jeanne Mas ! Je n’ai pas hésité à le rencontrer, je voulais savoir à quoi ressemblait un faiseur de tubes. Séduit par le personnage, j’ai accepté cette collaboration. Mais le résultat ne correspondait pas à mes désirs. Il s’agissait d’un excellent disque, mais pas pour moi.

C’est ce qui a motivé « Vue sur cour » ?

Ce précédent disque a servi de détonateur. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de prendre une revanche, mais une revanche sur moi-même. « Vue sur cour »est l’album où je me suis le plus investi et qui m’était absolument nécessaire. Il correspondait à un nouveau baptême du feu. A mon avis, c’est ce qui fait sa force et sa faiblesse. Je voulais mettre dans cet album à la fois électrique et dialectique, toutes mes influences. Je voulais composer un disque essentiel, contrairement à mes autres albums qui s’avéraient trop velléitaires.

Il a donc réclamé beaucoup d’attention ?

Oui, effectivement, nous avons énormément travaillé avec Pascal Arroyo tant sur la composition et les arrangements, que sur la production. Mais il y a surtout un véritable travail de groupe.

Travail de groupe de rock ?
            En quelque sorte. Pascal Arroyo, Patrice Tison, Clément Bailli et moi, composons le groupe de base. Nous avons jadis souvent travaillé ensemble ; le fait que nous nous connaissons depuis longtemps a largement influencé cet album. Nous y avons tous une large part de création. Nous y avons tous une large part de création. Nous avons fonctionné à la manière d’un groupe de rock.
           
La production semble très soignée

            Le résultat obtenu correspond à nos désirs. Nous voulions donner à ce disque une certaine couleur, et, puisque nous le produisions nous-mêmes, ce désir a été respecté. De plus, lorsque j’avais fait appel à des producteurs extérieurs lors de mes précédents albums le résultat ne s’était pas montré à la hauteur, mais j’espère un jour faire appel à un « grand ».

Bob Clearmountain par exemple ? (producteur de Paul Simon, Billy Joe et Bruce Springsteen entre autres. (N dR).

            Oui pourquoi pas. Je pense beaucoup à lui, malheureusement il ne pense pas à moi (rires). Si j’ai pensé Clearmountain c’est surtout pour la qualité de ses mix et non pas pour son travail avec Springsteen. Effectivement, lorsqu’il a mixé l’album de Crowded House, par exemple, il a réussi à donner un relief hors du commun aux guitares et aux claviers. Bon, me faire produire par Clearmountain, relève encore de l’utopie, mais je ne désespère pas.

Vous achetez du rock français ?

            J’achète beaucoup de CD mais pas un seul français.

Il n ’y a pas de rock en Fran…
            Le rock pour le rock ne m’intéresse pas. On a tellement galvaudé le mot rock qu’à la longue, il a perdu sa signification. Il est presque devenu une insulte ! On a utilisé ce mot à tort et à travers pour nous vendre « je ne sais trop quelle soupe »sous prétexte qu’il y a un peu de distorsion sur la guitare. Je refuse de faire partie de ces gens là. On a maintenant une image schématique du rock, trop réductrice.

Alors que jouez-vous ?

            Je compose des chansons qui possèdent très souvent une base anglo-saxonne, mais j’ignore totalement si je fais du rock ou non. Je ne le revendique pas.

Et l’alternatif français ?
            Je ne pense pas qu’il suffise de porter un t-shirt rayé, de prendre l’air d’un apache du début du siècle, de placer un accord1on à côté d’une guitare électrique et de « cracher sur les pourris qui tiennent le monde » pour faire du rock alternatif. Ce serait plutôt du rock d’imbéciles… mais il  y a pire… la variété française par exemple.

Sur quel système écoutez-vous de la musique ?
            Sur un gros blaster Sony avec enceintes détachables. C’est un appareil très pratique, je peux me permettre d’ailleurs de brancher mon synthé dessus pour travailler mes maquettes. En fait, si j’ai choisi d’écouter de la musique sur un système démocratique, c’est que je n’aime pas ce plaisir du son pour le son, du jusqu’au boutisme de la hifi.